Le Top 10 des mythes du numérique sobre

Olivier Philippot

Je travaille depuis plus de 8 ans dans le GreenIT et j’ai pu constater dernièrement que plusieurs études et initiatives se sont lancées. C’est très positif et cela montre qu’il y a une vraie dynamique pour changer l’impact du numérique. Toutes les actions qu’elles soient à petite échelle, comme une simple prise de conscience, ou bien à plus grande échelle comme l’optimisation d’un site avec des millions de visiteurs, est bonne à prendre compte-tenu de l’urgence climatique.

Cependant il est important d’éviter tout phénomène de Greenwashing et de bien comprendre l’impact des bonnes pratiques évoquées (sont-elles vraiment toutes green ?)

Mythe n°1 - Un logiciel performant est un logiciel sobre.

Faux.

Un logiciel performant est un logiciel qui va s’afficher rapidement. Cela ne donne aucune information sur sa sobriété. Au contraire, il est possible que des pratiques soient mises en place pour un affichage rapide et qu’elles aillent à l’encontre de la sobriété. Comme par exemple mettre le chargement des scripts après l’affichage de la page. La page s’affichera rapidement mais de nombreux traitements s’exécuteront en tâche de fond et auront un impact sur la consommation de ressources.

Mythe n°2 - Optimiser la taille des requêtes et le poids de la page, cela rend le logiciel plus sobre.

Vrai et Faux

Vrai car effectivement moins de ressources seront utilisées sur le réseau et les serveurs. Ce qui signifie un impact environnemental moins important. Cela va dans le bon sens.

Faux car l’évaluation d’un logiciel sobre ne va pas uniquement se baser sur ce type de métrique technique. En effet, il est possible que certains éléments aient un impact tout aussi important. Un carrousel sur une page d’accueil pourra par exemple être assez light en termes de poids et de requêtes (pour un carrousel optimisé) mais dans tous les cas possèdera un impact fort en consommation de ressources coté utilisateur (consommation CPU, graphique…).

Mythe n°3 - Le contrôle automatique via des outils me permet d’être Green

Vrai et Faux

Vrai car il est important de mesurer les éléments. Cela va permettre de savoir objectivement où on en est, et de s’améliorer.

Faux car l’évaluation va se faire sur des éléments techniques. Il y a un biais : on ne mesure que ce que l’on peut automatiser. C’est la critique qui peut être faite par exemple sur Lighthouse (outil accessible dans Chrome) sur l’accessibilité On peut faire un site totalement inaccessible en ayant un score à 100. C’est la même critique que l’on peut avoir sur les outils qui sont utilisés dans l’écoconception. Par exemple le site http://www.ecoindex.fr/ est un outil intéressant pour initier la démarche, par contre le calcul de cet outil se base sur 3 éléménts techniques : la taille de la page, le nombre de requête et la taille du DOM. Ce sont des éléments important dans l’impact de la page, cependant plusieurs autres éléménts peuvent être impactant : traitement CPU issus de script, traitement graphique, sollicitation plus ou moins bonne de la cellule radio… Autant d’éléments qui peuvent créer des faux positifs.

Un logiciel de mesure sera alors complémentaire ;-)

Mythe n°4 - Mon logiciel utilise un code open-source et libre, je suis donc green

Faux

Un logiciel libre est un logiciel à part entière. Il subit la même obésité que les autres logiciels. Il sera donc potentiellement aussi consommateur. Par contre, le logiciel libre a une capacité plus forte à intégrer les bonnes pratiques d’efficience. Encore faut-il les implémenter ou au moins commencer à évaluer l’impact de sa solution…

Mythe n°5 - L’impact est plus sur le datacenter, sur les fonctionnalités, sur cela …

Vrai et Faux

Tout logiciel est différent, par son architecture, son usage, son implémentation, ses fonctions… aucune étude sérieuse ne permet de certifier une généralité sur un domaine qui aurait plus d’impacts qu’un autre. Dans certains cas, l’impact sera davantage sur le datacenter (par exemple sur des logiciels de calcul) mais dans d’autres cas il sera côté utilisateur (par exemple les applications mobiles). De la même manière, certains logiciels seront obèses à causes de leurs multiples fonctionnalités alors que d’autres le seront à cause d’un mauvais codage ou d’une librairie externe trop lourde.

Mythe n°6 - L’écoconception nécessite une démarche structurée et globale

Vrai et Faux

Vrai car effectivement il est nécessaire d’impliquer tous les acteurs de l’entreprises (développeur mais aussi Product Owner, Direction métier) et d’avoir une stratégie cohérente.

Cependant, débuter l’amélioration des processus et du produit via des actions unitaires et isolées est très positif. La lourdeur du logiciel est en effet dans un état où n’importe quelle action positive isolée est bonne à prendre.

Les deux approches sont donc complémentaires. Écarter l’application de certaines pratiques en attendant une démarche structurée (qui peut avoir une certaine lourdeur) serait dangereux pour l’optimisation et la compétitivité de vos logiciels.

Mythe n°7- Le green coding n’existe pas, l’optimisation est prématurée…

Faux

C’est un argument qui existe depuis la nuit des temps (du logiciel). Code implémenté, code legacy, librairies… les pistes d’optimisations sont nombreuses. Mes différents audits et accompagnements d’équipes m’ont montré que l’optimisation est possible et les gains importants. Faire croire le contraire serait une erreur. Et au-delà de l’optimisation, apprendre à coder de façon plus green est une démarche d’apprentissage qui est utile à tous les développeurs.

Mythe n°8 - Mon organisation est certifiée green (ISO, numérique responsable, Lucie…), donc mon produit est green.

Faux

Toutes ses certifications vont vous assurer effectivement que vous êtes dans la bonne voie pour produire un logiciel plus respectueux. Loin de moi l’idée de ne dire qu’elles ne sont pas utiles. Cependant il ne faut pas oublier que ce sont des certifications orientées “organisation”. Dans une industrie structurée (comme l’agriculture, une usine…) les livrables de l’entreprise sont très alignés au processus. Certifier une ferme AB va assurer que le produit est bien AB.

Cependant dans le mode du logiciel ce n’est pas si simple, la qualité des livrables est en effet très fluctuante, même si on met en place un processus de contrôle. De plus, une organisation se compose potentiellement d’une multitude d’équipes qui ne vont pas avoir les même pratiques.

Il est donc nécessaire de contrôler les qualités des produits logiciels et cela en continu. C’est une démarche qui sera complémentaire à la certification mais obligatoire. Sans cela on risque de discréditer l’obtention du label (voir d’aller vers du greenwashing).

Mythe n°9 - Optimiser l’énergie ne sert à rien, c’est le CO2 équivalent qu’il est important de traiter

Faux

Le travail d’écoconception se base principalement sur la réduction du CO2 équivalent (ainsi que sur d’autres indicateurs comme l’euthrophisation…) sur l’ensemble du cycle de vie du service numérique. Il est donc important de prendre en compte cette métrique. Sans cela, on risque de passer à côté des impacts de l’IT. Cependant, sur la même idée que les points 5 à 7, aucune optimisation n’est à écarter. Effectivement, il est nécessaire de bien comprendre où se situent les impacts du logiciel. Cependant, l’intégration de la problématique énergétique dans les équipes est urgente. Effectivement, dans certains cas la consommation d’énergie en phase d’usage n’est qu’une partie de l’impact (par rapport à l’énergie grise par exemple). Cependant dans de nombreux cas, la consommation importante d’énergie est un symptôme d’une obésité. De plus, dans les cas des logiciels fonctionnant en mobilité (application mobile, IoT) la consommation d’énergie va avoir un impact direct sur le renouvellement du devices (via l’usure de la batterie).

Mythe n°10 - Je compense donc je suis green

Faux

Il est possible de compenser son impact via différents programmes (financement d’une source d’énergie alternative, reforestation…). C’est une très bonne action. C’est cependant une action complémentaire à un processus d’écoconception. Il est en effet important de séquencer les actions : j’optimise ce que je peux et je compense ce qui reste.

Conclusion

Le numérique sobre est simple car il s’agit de bon sens. Cependant, compte-tenu de la diversité du monde logiciel, les constats et bonnes pratiques ne sont pas si simples. Maisla bonne nouvelle, c’est que vu la lourdeur générale des logiciels et du retard sur l’optimisation qui a été prise, toute action qui sera appliquée sera positive. Donc pas d’inquiétude, commencez les démarches, il est juste nécessaire d’être conscient de quelques pièges. Soyez critiques, évaluez-vous, mesurez vos logiciels !


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